Entre Guangzhou et Shenzhen, je voyais s'aligner les usines et les dortoirs. J'étais au cœur de l'usine du monde, dans le ventre du dragon. Quelquefois, tous les bâtiments d'un complexe étaient de la même couleur, rose, bleu, jaune, et je ne pouvais m'empêcher d'imaginer que tous les travailleurs à l'intérieur portaient un uniforme de la même couleur. Que faisaient-ils? Des fleurs en plastiques? Des boules de Noël chantantes? Des bijoux avec de vrais faux diamants? Des brosses à dents électriques avec un manche en forme de Pocahontas? Des caleçons XXXL? Ou bien un nouveau gadget électronique qui changera nos vies? Et eux, se demandaient-ils à qui allaient toutes ces choses qu'ils fabriquaient? Moi, j'étais obsédée par l'idée de les connaître, j'avais un lien avec eux, un lien tactile qui nous unissait par l'intermédiaire de ces objets. Dans quelques instants, j'allais arriver à Shenzhen, j'avais un rendez-vous pour visiter une usine de téléphones cellulaires avec Matthew, mon interprète. Mata Hari du monde des affaires, j'étais maintenant une PDG responsable de l'import-export.

 

On passe nos vies à travailler pour engraisser notre capital matériel. On remplit nos maisons, nos existences, ça déborde de partout... On empile, construisant des tours pour se sentir plus grand. Des fois, je me dis que plus on se remplit, plus on se vide. De l'autre côté du globe, dans l'Empire du Milieu, il y a une armée de travailleurs invisibles produisant sans cesse pour assouvir notre faim de consommation. On les appelle mingongs, ces ouvriers paysans, main-d'œuvre bon marché (parce que la loi du plus bas prix, ça va dans les deux sens) peuplant les milliers d'usines-dortoirs. Méprisés par les citadins, ils bâtissent la Chine de demain. Ils viennent de toutes les provinces de la Chine par nécessité ou dans l'espoir d'améliorer leur sort, dans un pays où des vendeurs de charbon à bicyclette se font dépasser par des cortèges de Ferrari. C'est ça, l'Empire du Milieu, le point où se rencontrent les extrêmes de la condition humaine; la jonction entre le passé, le présent et l'avenir.

 

Arrivés dans la zone économique spéciale de Shenzhen, les patrons de l'usine sont venus nous chercher à notre hôtel afin de nous amener dans leur bureau. Ils ont d'abord fait bouillir de l'eau afin de préparer le thé. Avant de nous le servir, un des patrons a arrosé un petit cochon en or, j'ai demandé pourquoi :good luck, m'a-t-il répondu. J'ai bu beaucoup de thé, on n'est jamais trop chanceux. On a discuté longuement... Je ne connais pas grand-chose aux cellulaires. Pour dire vrai, je n'en ai même pas.

 

Un chauffeur fou nous a amenés en fourgonnette jusqu'à l'usine. Nous allions 100 miles à l'heure, entrant toujours plus profondément dans l'immense parc industriel que j'avais observé quelques heures plus tôt. On traversait des zones secrètes, franchissant les guérites sous l'approbation des gardiens verts. En arrivant, un gardien est venu ouvrir ma porte. C'est comme ça en Chine, il y a toujours trop de service. Nous avons monté quelques étages, je pouvais entendre les bruits de l'usine, des sons électro-industriels aux résonances métalliques. On m'a fait mettre des petites pantoufles bleues, m’a remise un badge avec quelque chose d'écrit en chinois dessus, et puis je suis entrée. À mon étonnement, ils étaient tous vêtus d'uniformes bleus, de la même couleur que les figurines entamées sur ma table de travail à Montréal, la réalité m'avait rattrapée. Il se produisait une sorte d'électrocution visuelle entre le bleu des uniformes et le vert du plancher, comme si les deux couleurs s'allumaient. J'ai sillonné tranquillement les rangées de travailleurs bleus en m'attardant sur leur travail, les gestes répétitifs, précis. Au plafond étaient accrochées de grandes banderoles rouges où apparaissaient des slogans communistes, genre de commandements religieux, prônant la productivité et la rigueur au travail. Cela avait l'air de porter fruit.

 

Mais, le but de cette mission mata-harienne sous le couvert bidon d'import-export de cellulaires était d'infiltrer les dortoirs. Je voulais mettre un visage humain sur cette armée de travailleurs invisibles, individualiser cette immense fourmilière. En route vers les dortoirs, j'ai croisé de jeunes couples de travailleurs se tenant par la main, certains se promenant à bicyclette, d'autres jouant au soccer. L'usine n'est pas seulement leur lieu de travail, c'est l'endroit où ils vivent. Ces complexes d'usines forment des sortes de villages ou de petites villes en vase clos. Nous sommes entrés dans une des chambres du côté des dortoirs des filles, une minuscule pièce où s'entassaient cinq lits superposés avec une planche de contre-plaqué en guise de matelas. Certaines avaient installé un rideau de fortune en avant de leur lit pour se donner un semblant d'intimité. Sur les deux lits inoccupés s'entassaient valises, gamelles et vêtements, rappelant leur migration. Au fond de la chambre : douche, toilette et petit évier. La journée de travail venait de se terminer, deux résidentes sont entrées dans la chambre. Lorsqu'une d'entre elles a posé son bras autour de moi afin d'immortaliser notre rencontre, il s'est passé quelque chose de fort en dedans de moi. En y repensant, je crois que c'était à cause de ce lien tactile qui m'avait poussée à entreprendre ce périple.

 

Le chauffeur fou nous a ramenés à l'hôtel. Je n'ai finalement pas conclu d'ententes pour importer des cellulaires-radios en Amérique du Nord. Les affaires, ce n'est pas ma business.

 

Quand je suis revenue de la Chine, j'ai essayé de travailler comme eux. J'ai fait des figurines sans cesse, tous les jours de la semaine, du matin au soir, jusqu'à ce que j'aie terminé All you can eat. Je voulais les honorer, car ils m'avaient touchée. Après, quand j'ai eu terminé, j'étais fatiguée. J'ai eu beau essayer de faire comme les Chinois, mais la vérité m'a rattrapée... Je me suis installée devant la télévision comme une grosse marmotte pendant quelque temps en me saoulant de télé-séries. Et puis, quand je suis finalement sortie de ma tanière, je suis allée visiter le port de Montréal. Quand j'ai vu tous ces conteneurs provenant de la Chine s'empilant comme des gratte-ciels, je me suis mise à repenser à eux et à l'Empire du Milieu. Je ne suis pas restée longtemps au port de Montréal, un gardien m'a escortée jusqu'à la sortie parce que je pouvais être une terroriste. Je suis rentrée à l'atelier avec de nouvelles idées.

 

Galerie photos

 

 

  • Wix Facebook page

© 2014 Karine Giboulo